L'image qui vient à l'esprit est un instant : quelqu'un perd tout, et le lendemain il est à la rue. Ce n'est presque jamais comme ça que ça se passe.

Et ce n'est pas une opinion sur la façon dont on glisse. C'est la manière dont les Nations unies définissent la chose, dans une résolution de l'Assemblée générale, et dans une typologie qui compte treize étapes avant le trottoir.

L'essentiel

L'ONU écrit que le sans-abrisme « ne se résume pas à la seule absence physique de logement ». La typologie de référence énumère treize catégoriesdont être hébergé temporairement chez des amis, n'avoir aucun bail légal, et vivre sous la menace d'une expulsion. Le groupe d'experts qualifie le sans-abrisme de défaillance de la société plutôt que de l'individu. Et l'ONU reconnaît que son dernier décompte mondial date de 2005.

Le texteCe que l'ONU a écrit

En décembre 2023, l'Assemblée générale a adopté la résolution 78/172. Sa formulation compte, parce que c'est l'un des rares endroits où une institution internationale dit ce que le sans-abrisme est, plutôt que ce qu'il faudrait faire.

La définition, mot pour mot

« Le sans-abrisme ne se résume pas à la seule absence physique de logement, mais [...] il est souvent associé à un désengagement lié à la pauvreté, à l'absence de plein emploi productif et de travail décent et au manque d'accès aux infrastructures, ainsi qu'à d'autres problèmes socioéconomiques, comme la perte d'une famille, d'une communauté et de tout sentiment d'appartenance. »

Et elle décrit la situation d'« une personne ou un ménage qui est privé d'espace habitable sûr, ce qui peut compromettre sa capacité d'avoir des relations sociales ».

Relis la dernière proposition. Ce que la définition place au centre n'est pas un toit, c'est la perte de la capacité d'avoir des relations sociales. Ça n'arrive pas en une nuit.

Le dégradéTreize étapes, pas deux états

La typologie que cite ONU-Habitat, ETHOS, également utilisée par l'OCDE, ne divise pas le monde en logés et sans-abri. Elle énumère quatre groupes et treize catégories.

1
Sans toit
Les personnes qui dorment dehors, dans l'espace public ou extérieur. Les personnes en hébergement d'urgence de nuit.
2
Sans logement
Les personnes en foyer, en hébergement temporaire ou de transition. Les personnes en maison d'hébergement pour femmes. Les personnes en centre d'accueil pour migrants. Les personnes sur le point de sortir d'une institution, prison, hôpital, foyer pour enfants. Les personnes en accompagnement prolongé à cause d'un sans-abrisme passé.
3
Logement précaire
Les personnes hébergées temporairement chez de la famille ou des amis. Les personnes sans bail légal. Les personnes occupant un terrain illégalement. Les personnes vivant sous la menace d'une expulsion. Les personnes vivant sous la menace de violences.
4
Logement inadéquat
Les personnes en structures temporaires ou non conventionnelles. Les personnes dans des logements impropres à l'habitation. Les personnes en surpeuplement extrême.

Regarde le troisième groupe. Être hébergé chez un ami. Louer sans bail. Avoir reçu un avis d'expulsion. Avoir peur chez soi. Des millions de personnes dans ces situations ne se pensent pas à proximité du sans-abrisme, et elles sont déjà dans la typologie de référence.

L'entréeLa porte d'entrée : l'expulsion

Parmi toutes les transitions de ce dégradé, une seule est documentée et chiffrable.

15 M
de personnes étaient expulsées chaque année, selon la dernière étude d'ONU-Habitat, réalisée en 2005.
Assemblée générale de l'ONU, résolution 78/172
13
catégories de sans-abrisme et d'exclusion liée au logement dans la typologie de référence.
ETHOS, citée par ONU-Habitat

La résolution nomme aussi les chocs qui font basculer : les conflits armés, les catastrophes naturelles, les situations d'urgence humanitaire et les pandémieset elle prévient que les changements climatiques devraient accroître la fréquence et l'intensité des catastrophes soudaines ou progressives, « ce qui élèvera le risque de sans-abrisme lié aux catastrophes ».

Et elle note une chose qui en dit long sur la mécanique du glissement : des efforts concertés s'imposent pour identifier les personnes sans abri « soit de manière temporaire, soit de façon chronique ». Deux mots qui reconnaissent qu'une même situation peut être un passage ou une permanence.

Le cadrageUne défaillance de la société, pas de l'individu

Le groupe d'experts réuni par ONU-Habitat et l'ONU l'a mis par écrit, et c'est la phrase qui règle discrètement le débat :

Une défaillance de la société plutôt que de l'individu

Le sans-abrisme « doit être considéré comme une défaillance de la société plutôt que de l'individu ». Il se situe à l'intersection de la santé publique, du logement, de la violence conjugale, de la maladie mentale, de l'usage de substances, du changement climatique et des catastrophes naturelles, de l'urbanisation, des discriminations raciales et de genre et du chômage.

La définition qu'il a proposée, celle qui a nourri la résolution de l'Assemblée générale, qualifie le sans-abrisme de « manifestation de l'extrême pauvreté et défaillance de multiples systèmes et droits humains ».

Note le pluriel : de multiples systèmes. Pas une défaillance, une suite. Ce qui est une autre manière de dire qu'entre la première marche et le trottoir, plusieurs choses ont dû céder, l'une après l'autre.

La résolution ferme aussi une porte de sortie : le sans-abrisme est « un problème mondial, qui touche des personnes d'origines économiques, sociales et culturelles diverses, tant dans les pays développés que dans les pays en développement ».

Le trouLe chiffre que personne n'a

Tu trouveras partout des chiffres sur le sans-abrisme mondial. Avant d'en répéter un, lis ce que l'Assemblée générale dit elle-même.

L'ONU dit que le décompte n'existe pas. La résolution 78/172 reconnaît qu'« on manque de données actualisées sur le nombre de personnes sans abri, la dernière étude ayant été faite en 2005 » par ONU-Habitat. Cette étude estimait alors à 100 millions les personnes sans abri, à 1,6 milliard celles vivant dans un logement inadéquat, et à environ 15 millions les expulsions annuelles.

Ces chiffres ont vingt ans, et on ne va pas les habiller en données actuelles. La phrase honnête est la phrase inconfortable : on ne sait pas combien de personnes sont concernées.

Cette absence n'est pas un détail de statistique. La résolution note elle-même que des données cumulatives et ventilées sont indispensables pour formuler des politiques efficaces. Une population qu'on ne compte pas est une population pour laquelle on ne prévoit rien.

Ce qui en découleCe que ça change quand on veut aider

  • Le moment d'agir est en amont, et il est visible. Un avis d'expulsion, un bail qui n'existe pas, un canapé qui dure depuis trois mois : ce sont des catégories de la typologie, pas les signes avant-coureurs d'un problème futur.
  • « Comment en est-il arrivé là ? » est la mauvaise question. La définition y répond déjà, au pluriel : plusieurs systèmes ont cédé, l'un après l'autre. La poser à une personne, c'est lui demander de répondre pour des institutions.
  • Le socle de protection sociale est nommé comme l'outil. La résolution rappelle que les socles de protection sociale peuvent servir de base pour lutter contre la pauvreté, la vulnérabilité et le sans-abrisme, et qu'ils sont donc essentiels pour mettre fin à la marginalisation des personnes sans domicile ou risquant de le devenir.

Il y a une dernière ligne de la résolution qui vaut d'être emportée. Elle dit que le fait d'être sans abri « constitue un affront à la dignité humaine ». Pas un malheur, pas un défaut de caractère, un affront. Le mot place la honte du côté de la situation, pas de la personne qui s'y trouve.

Si tu as besoin de parler à quelqu'un maintenant

Il n'existe pas de ligne d'écoute mondiale, et les numéros changent d'un pays à l'autre. Deux repères valent partout.

S'il y a un danger immédiat, compose le numéro d'urgence de ton pays.

Sinon, Find A Helpline répertorie plus de 1 700 lignes d'écoute gratuites et confidentielles dans plus de 175 pays. Tu choisis ton pays, il affiche ce qui existe près de chez toi, avec les horaires. Le site lui-même est en anglais, mais les lignes qu'il indique sont locales.

Ce n'est pas une recommandation clinique. C'est le seul annuaire international qui déclare vérifier ses données auprès des organismes eux-mêmes et les tenir à jour quotidiennement.

QuestionsQuestions fréquentes

Le sans-abrisme, c'est seulement dormir dehors ?

Non, et l'ONU l'écrit noir sur blanc dans la résolution 78/172 : « le sans-abrisme ne se résume pas à la seule absence physique de logement ». Elle y inclut les personnes vivant dans la rue ou dans des bâtiments non destinés à l'habitation, celles vivant dans des logements temporaires ou des foyers, et selon la législation nationale, celles vivant dans des logements très inadéquats sans sécurité d'occupation ni accès aux services de base.

Pourquoi parler de treize étapes ?

Parce que la typologie européenne ETHOS, utilisée par l'OCDE et citée par ONU-Habitat, découpe le sans-abrisme et l'exclusion liée au logement en treize catégories réparties en quatre groupes : sans toit, sans logement, en logement précaire, en logement inadéquat. Dormir dans la rue est la première catégorie de la première ligne. Elle est le bout d'un chemin, pas son début.

Qu'est-ce qui compte déjà comme une étape ?

Des situations que presque personne n'associe au sans-abrisme. Être hébergé temporairement chez de la famille ou des amis. Occuper un logement sans bail légal. Vivre sous la menace d'une expulsion. Vivre sous la menace de violences. Habiter un logement impropre à l'habitation ou en surpeuplement extrême. Toutes figurent dans la typologie ETHOS.

Combien de personnes sont sans abri dans le monde ?

On ne le sait pas, et c'est l'ONU qui le dit. La résolution 78/172 reconnaît qu'« on manque de données actualisées sur le nombre de personnes sans abri, la dernière étude ayant été faite en 2005 » par ONU-Habitat. Cette étude estimait alors à 100 millions le nombre de personnes sans abri et à 1,6 milliard celles vivant dans des conditions de logement inadéquates. Ces chiffres ont vingt ans. Nous ne les présentons pas comme actuels.

Est-ce un problème des pays pauvres ?

Non. La résolution constate que le sans-abrisme est « un problème mondial, qui touche des personnes d'origines économiques, sociales et culturelles diverses, tant dans les pays développés que dans les pays en développement ». C'est l'une des rares formulations où l'Assemblée générale prend soin de fermer une porte de sortie.

Est-ce un choix individuel ?

Le groupe d'experts réuni par ONU-Habitat et l'ONU répond que le sans-abrisme doit être considéré comme une défaillance de la société plutôt que de l'individu, et qu'il se situe à l'intersection de la santé publique, du logement, de la violence conjugale, de la maladie mentale, de l'usage de substances, du changement climatique, de l'urbanisation, des discriminations et du chômage. Sa définition le nomme « une manifestation de l'extrême pauvreté et une défaillance de multiples systèmes et droits humains ».

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